La Danse des Esprits

Solaris #134, Québec ("La Danse des Esprits”)


La Danse des Esprits

par Douglas Smith

« Au commencement des choses, les hommes étaient comme
les animaux et les animaux comme les hommes.
» --Légende Cree

Vera esquissa un signe de protection alors que j'entrais dans le magasin, mon chien Gelert traînant derrière mes talons. Elle avait feint de s'essuyer les mains sur son tablier bleu fané, mais j'avais saisi le sens de la danse de ses doigts.

— Bonjour, Vera. Ça fait un bail, dis-je.

— Euh, oui, oui en effet, M. Blaidd, répliqua-t-elle rapidement, sans répondre à mon sourire.

Elle tourna le dos au casier de nourriture qu'elle était en train de remplir et s'adressa à son mari.

— Il faut que j'aille vérifier quelque chose dans l'arrière-boutique, Ed.

Elle se glissa, courant presque, derrière le long comptoir en bois puis entra dans la réserve.

Edward Deux Rivières s'accouda au comptoir près de la caisse enregistreuse, un journal déplié devant lui, ses longs cheveux gris répandus sur les pages. Il la regarda s'en aller et me sourit.

— Aïe, dis-je.

— Tu l'effraies toujours autant, rit-il sous cape.

— Toi aussi, tu vas t'enfuir et te cacher? grimaçai-je.

Les yeux noirs se rétrécirent mais son sourire demeura.

— Vera est une femme blanche. Mon peuple raconte les légendes des Herok'a depuis des générations, Pattes Grises. J'ai grandi avec ces histoires. J'en ai connu d'autres de ton espèce... et je pense bien te connaître, même si ça fait... quoi?

— Quatre ans, complétai-je.

— Quatre ans depuis que tu as quitté Wawa.

Il serra vigoureusement ma main tendue et offerte.

— Content de te revoir, Ed.

— Moi aussi, Gwyn.

Se penchant au-dessus du comptoir, il tapota la grosse tête de Gelert.

— Et content de te voir toi aussi, bonne grosse bête.

La queue de Gelert fouetta l'air furieusement, menaçant une pyramide de boites de sodas. Ed se retourna de nouveau vers moi.

— Tu es venu en avion?

J'aquiesçai d'un signe de tête.

— J'ai atterri sur le Lac du Cerf et installé mon camp sur la rive nord, et nous sommes venus à pied. Tu as bien reçu mon fax?

— Ouais. J'ai mis de côté quelques provisions pour toi et j'ai aussi une carte pour aller à la cabane du routier.

Il indiqua de la tête quelques paquets empilés dans un coin, emballés avec du papier brun et solidement ficelés.

— Merci. Combien je te dois?

— Je le mets sur ton compte. Tu es là pour un moment. On peut rêver mieux comme retour au pays, j'imagine.

— On pourrait effectivement. Des nouvelles de Robert?

Ed opina du chef.

— J'ai montré la photo de ton ami autour de moi. Il était effectivement à Wawa pour les funérailles, mais il est resté à l'écart, renfermé. J'ai quand même trouvé quelqu'un qui lui a parlé. Elle m'a dit qu'il avait quitté la ville il y a deux jours, mais qu'il reviendrait. Des affaires à régler dans le coin ou quelque chose comme ça.

— As-tu une idée de l'endroit où il a pu aller?

— C'est juste une supposition, mais je dirais les Muskokas.

— Pourquoi? demandai-je en fronçant les sourcils.

Les Muskokas étaient un complexe de petites résidences de vacances à deux bonnes heures de voiture de Toronto et à sept cents bons kilomètres de Wawa.

En guise de réponse, il leva brusquement l'index et se mit à feuilleter le journal. Gelert se blottit à côté de nos provisions. J'attendis, analysant les odeurs de céréales, de bois et de toile de jute... et celles des humains. Vera marmonnait toute seule dans la réserve à l'arrière du magasin. J'aurais pu distinguer les mots si je l'avais voulu, mais je ne le fis pas.

Ed se mit à lire :

— «Jonathan Conrad, un des barons de l'industrie forestière locale a été retrouvé mort, avec son garde du corps, tôt hier matin, à l'extérieur de sa résidence des Muskokas.»

Des pas au dehors me signalèrent l'arrivée d'un client, bien avant que la cloche de l'entrée n'oblige Ed à lever la tête de son journal. Elle devait avoir à peine vingt ans, mince, des yeux gris vert et de longs cheveux noirs qui semblaient ne pas savoir où se poser.

Elle adressa un rapide sourire à Ed et se dirigea vers le rayon des conserves.

— Bonjour, Leiddia, dit-il en haussant les sourcils.

— Bonjour, Ed, répondit-elle, puis elle regarda dans ma direction.

Sa silhouette était empreinte d'une aura familière. Elle continua à me fixer, alors que je me retournai vers mon ami.

Ed poursuivit sa lecture :

— «L'épouse de Conrad était sortie en ville pour la soirée. Elle trouva les corps vers deux heures, hier matin.»

— Comment est-il mort?

La femme qu'Ed avait appelé Leiddia se tourna vers lui, mais je pouvais sentir ses yeux posés sur moi. Je ne lui rendis pas son regard.

— Ils font venir le coroner de Toronto. Les flics du coin, à en juger par les blessures, penchent pour l'attaque par un animal. Mais quoi que cela ait pu être, c'était très gros selon eux.

Ed leva les yeux vers moi.

— Peut-être un ours.

Je jurai en silence.

— Je crois deviner que les écologistes ne le pleureront pas beaucoup.

— Les parents de ces trois garçons ne le pleureront certainement pas, corrigea Leiddia en se rapprochant du comptoir. C'est lui qui les a tué, même si ce n'est pas lui qui conduisait ce camion. Tout le monde sait que l'ordre venait de lui.

— Il s'en est quand même tiré, soupira Ed. Ainsi que le chauffeur. Un accident, ont-ils dit. Dû à des freins défectueux. Conrad s'en est sorti avec une amende de cinq cents dollars pour défaut d'entretien de ses camions.

J'avais entendu parler de cette affaire de camion, trois jours plus tôt. Conrad était le patron d'une entreprise qui possédait l'usine de pâte à papier à la sortie de Wawa, ainsi que de plusieurs exploitations forestières au nord du Lac Supérieur. Récemment, l'entreprise avait dû faire face à la pression montante des habitants du coin ainsi que des groupes indiens et des écologistes. Le principal reproche fait à la compagnie portait sur sa politique de coupe claire et son mépris absolu pour la forêt ancestrale. L'apogée de la confrontation fut atteint quand un groupe d'étudiants et d'autres protestataires bloqua la route menant à l'actuelle limite de la coupe claire.

Le premier camion à atteindre le barrage recula, et roula en marche arrière tout le long des quinze miles nécessaires pour retourner au camp. Deux heures plus tard, le camion suivant arriva. Celui-ci ne s'arrêta pas.

Les gosses n'avaient pas utilisé de rondins ou d'arbres abattus pour bloquer le passage. Ils n'avaient pas empilé des rochers, ni éparpillé des pneus crevés sur la route. Ils s'étaient juste tenus là, main dans la main, en chantant.

Le camion les percuta de plein fouet, tuant trois étudiants du coin. Une femme parmi les manifestants, une étrangère, fut également tuée.

— Cinq cents dollars, répéta Ed en secouant la tête.

— Je suis allée à l'université avec l'un d'eux, ajouta calmement Leiddia.

Je la regardai, ce qui confirma mon impression première d'une aura familière.

— Vous y étiez?

Elle fit non de la tête.

— Mon beau-père travaille à l'usine de pâte à papier. Il ne m'aurait pas laissé y aller.

Elle me fixa durement. Ed s'éclaircit la gorge.

— Hum, Pattes Grises, je te présente Leiddia Barker. Leiddia, voici un vieil ami, Gwyn Blaidd. Gwyn est l'ami de Monsieur Arcas, l'homme dont je t'ai parlé.

— Vous connaissez Robert? demanda-t-elle.

La porte du magasin s'ouvrit avant que je puisse répondre. Un homme se tenait sur le seuil, un pied dans le magasin, la main encore posée sur la poignée.

— Leiddia ! aboya-t-il. Magne-toi !

Elle ne lui jeta même pas un regard.

— J'arrive, lui répondit-elle sèchement en laissant tomber bruyamment quelques conserves sur le comptoir.

Pendant qu'Ed encaissait les achats, je toisai l'homme. La quarantaine bien avancée, un mètre quatre-vingt peut-être, du bide et des cheveux noirs se raréfiant et ramenés en arrière. Gelert grogna contre lui et je ne fis rien pour le faire taire. Je n'aimais pas son odeur.

Leiddia paya Ed, prit le sac d'épicerie et se tourna vers la porte. Sans l'attendre, l'homme laissa claquer la porte, se dirigea vers une Cutlass fatiguée garée devant et s'y installa. Pas un moment il n'avait regardé dans ma direction. Alors que Leiddia faisait passer son sac d'un bras à l'autre, je la dépassai et lui ouvrit la porte.

— Merci, dit-elle en passant.

Hésitante, elle regarda vers la voiture, puis à nouveau vers moi.

— Blaidd. C'est un nom étrange.

— C'est gallois.

— Pourquoi Ed vous appelle-t-il Pattes Grises?

Le klaxon de la voiture retentit. Jaillissant de la voiture, le conducteur se rua vers nous, les poings serrés.

— Bon sang ! Qu'est-ce que tu fiches? gronda-t-il, avant de se retourner vers moi. Et qui diable êtes-vous, monsieur? Je...

Il s'interrompit au milieu de sa phrase.

— Bonjour Tom, dis-je. Ça fait un bail.

Il avala difficilement sa salive.

— Gwyn ! Je ne savais pas que tu étais de retour.

Je souris.

— Je n'ai pas cru indispensable de t'envoyer une carte postale, vu la nature de nos relations passées.

— Euh, ouais, bien. Euh, Leiddia, ne soit pas trop longue. J'ai du travail

Il fit demi-tour et retourna attendre dans la voiture, jetant un coup d'œil par-dessus son épaule.

Elle haussa un sourcil, le suivant du regard.

— Je n'ai jamais vu quelque chose affecter le vieux Tommy comme ça.

Elle me contempla de haut en bas.

— Je vous reverrai?

— Je campe au Lac du Cerf, sur la rive nord, répondis-je.

Avec le sourire qu'un chat aurait pour un canari, elle s'avança tranquillement vers la voiture et grimpa à l'intérieur. Ils démarrèrent et je retournai dans le magasin.

— Alors, qu'est-ce que tu penses de notre Leiddia? me demanda Ed.

— Je pense que je viens juste de passer une sorte de test. C'est elle qui a parlé à Robert?

— Ouais. Je lui ai dit qu'un vieil ami à lui venait en ville et voulait lui faire une surprise. C'est là qu'elle m'a appris pour son départ.

Il sembla perplexe.

— Bizarre qu'elle soit passée juste quand tu arrivais. On ne la voit pas souvent en ville. Tu vas la revoir?

— Je pense qu'elle saura me trouver. Comment se fait-il que Tom Barker soit son beau-père?

Ed grimaça.

— Elle et sa mère sont arrivées par ici il y a environ deux ans. La mère avait de l'argent et des bonnes terres, ce qui a tout de suite intéressé Tom. Je ne sais pas ce qu'elle lui a trouvé.

— C'est toujours le même?

— Un enfoiré de première? Ouais, en plus il y a eu plusieurs fois du grabuge entre lui et la mère de Leiddia. Les flics sont venus, mais elle n'a jamais porté plainte.

— Violence physique?

Il hocha la tête.

— Vera connaît l'infirmière de nuit de Mercy. La mère a été admise plusieurs fois chez eux et toujours avec des histoires d'accidents domestiques. D'après l'infirmière, ça ressemblait plutôt à des traces de coups.

L'expression d'Ed se fit sévère, puis pensive.

— Pour ce que j'en sais, il laisse la fille en paix.

— D'après ce que j'ai pu voir, dis-je en ramassant mes courses et me dirigeant vers la porte, provoquer Leiddia serait très imprudent. Il pourrait réveiller quelque chose.

Les yeux d'Ed se rétrécirent.

— Qu'est-ce que tu as vu en elle?

— Elle a la Marque, annonçai-je avec calme.

J'ouvris la porte et sortis sur les pas de Gelert, sans attendre la réplique d'Ed.


Les premières gelées avaient été précoces à Wawa. Gelert et moi marchâmes au milieu des couleurs de l'automne, de l'air vif et d'une absence totale de moustiques, jusqu'à notre campement qui dominait le Lac du Cerf, arrivant juste avant le coucher du soleil.

Cette nuit-là, les esprits du feu dansèrent autour de moi et parmi les arbres, alors que la lune ascendante argentait la surface sans ride de l'eau. Avec Gelert ronflant doucement à mes côtés, d'autres esprits s'infiltrèrent et dansèrent dans mes pensées. Je ne voulais pas qu'ils dansent. J'aurais voulu qu'ils n'existassent même pas. Mais les esprits ont leurs propres vues sur ces sujets, et sont très opiniâtres quand ils jugent que le temps est venu pour une célébration. Ces fantômes me ramenaient quinze ans en arrière. Mais ce qui déclencha le tango de ce soir se révélait beaucoup plus récent.

Dansez, esprits.

Trois jours auparavant, je m'étais rendu très loin au nord. Ce jour-là, je m'étais tenu accoudé à la lourde balustrade de bois de la large promenade en pierre courant sur toute la longueur de Cil y Blaidd, observant un petit hydravion briser la glace du lac en contrebas. Cyl y Blaidd est une structure informe faite de pierre et de bois, en partie sculptée et en partie accrochée à une pente rocheuse et boisée, et qui surplombe un lac tout au nord de l'Ontario. Cyl y Blaidd signifie le Repaire du Loup en gallois.

Construit selon des plans de ma conception, il y a des années, pour servir de retraite occasionnelle loin de la civilisation, c'était devenu récemment ma résidence permanente. Ou peut-être était-ce ma volonté de me retirer loin du monde qui était devenue permanente.

Accessible uniquement en hydravion, Cil y Blaidd est invisible des airs. Ceux qui l'avaient construit, avaient été transportés de nuit et étaient resté ici jusqu'à la fin des travaux, avant d'être reconduits chez eux, toujours de nuit. J'avais piloté personnellement l'avion.

Trois autres personnes, seulement, connaissaient l'existence de cet endroit. Alors que j'observais l'avion-taxi en train d'amerrir, je me demandai de laquelle des trois il s'agissait. L'avion accosta à un long dock dissimulé sous un entrelac de branches de saule qui formaient une voûte compacte. Une silhouette masculine imposante en émergea et progressa le long du dock vers les marches de pierre d'un escalier sculpté à même la falaise.

Bien, ce n'est pas Estelle, ai-je pensé, feignant d'ignorer le ressentiment provoqué par cette éventualité, même après quinze ans. J'étais trop loin pour voir si c'était Robert ou Michel. Mon visiteur leva les yeux, explorant la pente pendant qu'il montait. Nos regards se croisèrent et il leva une main charnue pour retirer et agiter sa casquette dans ma direction, révélant une masse de boucles rousses.

— Par ici, Mitch, indiquai-je en lui faisant signe moi aussi, m'interrogeant brièvement sur mon sentiment de soulagement. M'éloignant de la balustrade, je me dirigeai vers la maison pour saluer Michel Ducharmes, Taureau Rouge, chef en exercice du Cercle des Herok'a. J'ouvris les énormes portes d'entrée en chêne et m'engageai dans l'allée gravillonnée, alors qu'il émergeait des bois suivi par deux grands cerfs, leurs andouillers frôlant les arbres de chaque côté. Pendant que Mitch me tendait la main, les mâles retournèrent vers la forêt, abaissant leurs têtes en direction des ombres grises qui les suivaient.

— Une garde d'honneur appropriée, commentai-je.

— Ils ont senti la nécessité d'une protection de tes troupes, répondit-il, désignant d'un geste du pouce les six loups à l'affût à la lisière des bois.

— Garm, Fenrir, filez. C'est un ami, ordonnai-je, m'adressant aux deux loups les plus imposants. Ils jetèrent un rapide coup d'œil à Mitch et trottèrent, tous les six, vers les profondeurs de la forêt.

Une fois à l'intérieur, il installa sa silhouette massive dans un fauteuil surdimensionné, acceptant le scotch que je lui offrais.

— Tu sais que ce lac n'apparaît sur aucune carte? dit-il, après avoir bu son verre cul-sec. Pas même sur les photos-satellites du Ministère de l'Environnement?

— Peut-être que le Ministère a besoin d'un meilleur matériel informatique, proposai-je.

Il jeta un coup d'œil vers l'endroit où se trouvait ma rangée d'ordinateurs et de modems et ajouta :

— Ou alors de mieux sécuriser les systèmes actuels.

Je haussai les épaules, ne mordant pas à l'hameçon.

Silence. Il se racla la gorge tout en observant le lac à l'extérieur.

— Puisqu'on parle de sécurité...

— J'espère que tu n'as pas fait tout ce chemin pour me jeter ça à la figure à nouveau, l'interrompis-je. J'ai laissé tombé. C'est fini. Tu as l'embarras du choix pour recruter des prédateurs pour tes sales boulots.

Il rougit.

— En outre, poursuivis-je, Robbie est chargé de la sécurité dans le Cercle. Et je doute qu'il soit enthousiasmé par ta venue ici.

Il ne répondit pas, me fixant du regard fiévreux et colérique d'un taureau mis au défi.

Quand il parla, sa voix était égale.

— Il y a deux ans, Robert a rejoint un groupe d'activistes écologistes.

— Et après? Bon nombre d'entre nous sont des activistes. Ça va avec le territoire. J'y ai fait entrer Stelle. Nous avons essayé de recruter Robbie.

— Tu as vu Robert récemment? demanda-t-il, avec trop de décontraction.

Je grognai.

— Mitch, je ne lui ai pas parlé, ainsi qu'à Stelle, depuis huit ans. Où veux-tu en venir? Est-ce que tout ce cinéma concerne Robbie?

Il soupira, baissa la tête et parut soudain très vieux. Je n'avais jamais pensé à lui ainsi – vieux – auparavant.

— Gwyn, dit-il tranquillement, notre Robert a menacé de tuer deux hommes. Et l'un d'eux est quelqu'un d'important, du genre que l'on remarque facilement.

Il avait gardé les yeux fixés sur le verre vide dans sa main. Maintenant il me regardait droit dans les yeux.

— J'ai besoin de ton aide, Gwyn. Pour trouver Robbie le premier.

Je me tus et écoutai Mitch me raconter par le détail les manifestations contre l'exploitation forestière à outrance, le barrage, la mort des manifestants et enfin les menaces que Robbie avaient adressé à Conrad et au chauffeur du camion. Il parla et plaida sa cause, supplia et parla encore.

Finalement, il marqua une pause.

— Il y a autre chose, dit-il, les yeux fixés sur le lac. Le C.S.I.S. est au courant. A en croire notre taupe infiltrée chez eux, quelqu'un au C.S.I.S. transmet des informations au sujet des Herok'a à une organisation tierce.

Il regarda à nouveau dans ma direction.

— Gwyn, nous pensons que quelqu'un a ressuscité le Tainchel.

Involontairement, je montrai les dents. Merde. Je l'interrogeai sur ses sources, sur les preuves qu'il avait, je voulus savoir si son tuyau était récent, mais il savait qu'il me tenait.

Finalement, j'avais accepté à cause de cette histoire de Tainchel et parce que Robert avait été un ami et que Mitch l'était toujours. C'est en tout cas ce que je m'étais raconté à ce moment-là. Maintenant, observant la danse des esprits dans la lumière du feu, je sus que je l'avais fait pour quelqu'un d'autre.

Dansez, esprits, dansez.

Estelle et moi étions restés ensemble pendant un bout de temps, quand je m'occupais de la sécurité dans le nord est. Pendant des siècles, les Herok'a n'avaient été rien de plus que des créatures de légende. Et la sécurité consistait presque uniquement à faire en sorte qu'il en soit toujours ainsi. Puis vint le Tainchel, une opération clandestine des services secrets fédéraux, le C.S.I.S., dont l'objectif était, comme nous l'apprendrions plus tard, de retrouver et de capturer les Herok'a. A des fins scientifiques.

Tainchel. Un vieux terme écossais. Tainchel : des hommes armés avançant en ligne à travers une forêt pour la nettoyer de ses loups. Nous eûmes quelques pertes avant de comprendre. Ils avaient développé des scanners spéciaux, à partir de tests effectués sur les premières victimes. De subtiles différences dans les ondes alpha, les traces que nous laissions à l'infrarouge et nos taux métaboliques nous trahissaient, même en pleine ville. Puis ils devinrent imprudents et nous en prîmes conscience. J'organisai la fuite d'une information selon laquelle une réunion du cercle des Herok'a devait se tenir dans un endroit isolé. A la pleine lune suivante, bien sûr. Je m'étais dit que c'était ce à quoi ils s'attendaient. Vingt membres du Tainchel tombèrent dans notre embuscade, armés pour la plupart de fusils tranquillisants. Aucun n'en sortit vivant. Ils avaient déjà rencontré des Herok'a avant, mais jamais des prédateurs. Des loups, des ours, des chats sauvages, des oiseaux de proie. Nous ne fîmes aucun prisonnier. Après cela, nous contactâmes le Ministère de la Justice et le C.S.I.S.. Je leur envoyai une liste des agents du Tainchel encore en vie, avec leurs coordonnées, ainsi que leurs activités récentes, accompagnée d'une note qui disait : « Nous savons qui vous êtes. Nous savons où vous êtes. Nous n'hésiterons pas à tuer pour nous protéger. Fichez-nous la paix. »

Ils nous ont laissé en paix. Le C.S.I.S. ferma le Tainchel. Et une trêve précaire commença.

La trêve dura. Estelle et moi, pas. Elle contesta la nécessité de l'embuscade et de la tuerie. Je lui répliquai que nous nous étions battu pour notre survie. A la fin, nous ne savions plus très bien pourquoi nous nous disputions.

Robert et moi avions été des amis pendant des années, et c'est grâce à moi qu'il en vint à connaître Estelle. Après mon retrait, ils devinrent plus que des amis. Alors, je démissionnai du Cercle. Robbie me remplaça, là aussi.

Dansez, esprits. Dansez avec les bêtes de la nuit.

Gelert bondit sur ses pattes et gronda en direction d'un faible bruissement dans la forêt. Je donnai mentalement l'ordre au chien de retourner se coucher. Mon intrus ne cherchait pas à se cacher. Je me levai, alors que Leiddia surgissait d'entre les arbres, s'arrêtant à la limite de la lumière du feu.

Elle sourit.

— Re-bonjour.

— Bonjour à vous aussi.

— Vous ne semblez pas surpris.

— J'avais le sentiment que vous aviez quelque chose à me dire.

— Ouais, dit-elle. Vous êtes un loup.

J'essayai de rester impassible.

— Je vous demande pardon?

Elle s'avança de l'autre côté du feu, s'assit par terre et fit une grimace.

— Blaidd. J'ai vérifié. Ça veut dire loup en gallois.

— Oh, c'est vrai, j'ai oublié que je vous l'avais dit.

Je me rassis, alors que Gelert venait la renifler. Elle prit sa grosse tête entre ses mains et le gratta derrière les oreilles.

— Et quel est ton nom à toi?

Je le lui dit et elle fit de nouveau la moue.

— Gelert était le légendaire chien de chasse de Llewellyn, prince du Pays de Galles, expliquai-je.

— Hmm. Alors, pourquoi Ed vous appelle-t-il Pattes Grise?

Je ris sous cape.

— Les Cree croient qu'en utilisant son nom, on attirera un loup. Ainsi, ils le nomment Pattes Grises, Manteau Gris, Dents d'Or ou encore Silencieux. Depuis que je lui ai dit ce que mon nom signifiait, il m'a appelé ainsi. C'est une plaisanterie.

Elle sourit à nouveau.

— Ainsi, il pense lui aussi que vous êtes un loup.

Je lui rendis son large sourire. Dans le magasin, j'avais été tellement préoccupé par l'aura de la Marque que j'avais négligé de remarquer combien elle était jolie. Gelert l'aimait bien aussi, ce qui était toujours bon signe.

Elle me fixa.

— Vous êtes un loup.

Je gardai le silence.

— Comment c'est de se transformer, d'être comme ça?

— Vous savez, n'est-ce pas? Comment?

— Par votre ami, Robert. Nous nous sommes rencontrés à l'église lors des funérailles. Quelque chose en moi le fascinait. Il n'arrêtait pas de me dévisager.

— On ne peut pas l'en blâmer

— Ce n'était pas ce genre d'intérêt, mais merci quand même, dit-elle en souriant. Quoi qu'il en soit, je savais qu'il était différent lui aussi, même si je n'aurais pas pu dire en quoi.

Elle reporta son regard sur les flammes.

— Il était si bouleversé, tellement triste. Il m'a dit qu'il avait quelque chose à me révéler sur moi. Que quelque chose doit être gagné pour compenser ce qui a été perdu. Je n'ai pas compris, mais il ne me faisait pas peur. D'une certaine façon, je savais que je pouvais lui faire confiance.

Je souris. C'était Robbie tout craché – la taille d'un grizzly, mais les femmes le traitaient comme un gros ours en peluche.

— Au cimetière après les enterrements, nous avons marché ensemble. Nous avons trouvé un grand rocher juste à l'intérieur de la forêt, nous nous sommes assis et avons parlé. Enfin, surtout lui. Je n'ai fait qu'écouter. Il m'a parlé des Herok'a, m'a dit que vous étiez une race plus vieille que l'humanité. Comment chacun d'entre vous était lié à une espèce animale.

J'opinai.

— Nous avons beaucoup de noms. Les Cree nous appelaient les Herok'a, ou Esprits de la Terre. Ils croyaient que mes pairs avaient un lien héréditaire avec différentes espèces animales, semblables aux totems. Nous partageons les traits de caractère et les capacités de notre animal totémique, comme des sens plus vifs, une plus grande force.

Je me tournai vers Gelert.

— Et nous commandons à ces animaux.

Sans une parole de ma part, Gelert trotta jusqu'à ma tente et en émergea, tenant une tasse dans sa gueule. Il la laissa tomber dans ma main.

— Café? demandai-je.

Elle rit.

— Je soupçonne que le dressage de Gelert n'a pas posé de problème. Merci, noir pour moi.

Elle reprit son air sérieux.

— Robert m'en a dit davantage.

Je tendis la main vers la cafetière au-dessus du feu.

— Que nous pouvons nous transformer en nos animaux totémiques?

Elle acquiesça.

— Et vous l'avez cru?

Elle prit la tasse d'entre mes mains.

— Il a bien fallu. Il m'a montré. Il s'est transformé.

Je laissai échapper un faible sifflement.

— Il devait être sûr de vous.

— Il a dit que j'avais le droit de savoir, que j'avais la Marque.

— Oui. Tu l'as, dis-je calmement.

— Je suis des vôtres, alors?

Elle se pencha brusquement en avant, aspergeant le sol de café.

Je secouai la tête.

— Non. Pas encore en tout cas. Peu de ceux qui portent la Marque deviennent effectivement des Herok'a. Ils ont besoin d'assistance. Robert ne te l'a pas expliqué?

— Il avait quelque chose à faire d'abord, une dette envers quelqu'un. Il devait partir, mais il a dit qu'il reviendrait pour tout expliquer et m'aider.

Elle se leva et marcha lentement vers moi, comme si elle essayait de ne pas effrayer un animal égaré sorti de la forêt. Elle s'assit à mes côtés, sa jambe frôlant la mienne, son souffle frais et doux contre mon visage. Je remarquai autre chose.

— Ta joue, commençai-je, tendant la main.

Elle se détourna.

— Il m'a frappé.

— Ton beau-père?

Elle hocha la tête.

D'un doigt, je fis pivoter son visage à nouveau vers moi.

— Pourquoi?

Elle baissa les yeux.

— Il me... touchait. Je l'ai fait s'arrêter.

J'agripai son épaule.

— A-t-il déjà essayé auparavant?

— Non, dit-elle en ricanant. Il a toujours réservé ce type d'attentions à ma mère.

Elle se pencha contre moi, la tête sur mon épaule.

— Je le déteste et j'ai peur, Gwyn.

Sa voix était faible mais ferme.

— J'aimerais tant avoir ta force, tes pouvoirs.

Je la pris dans mes bras et la tint longtemps contre moi, sans que l'un de nous ne dise quoi que ce soit. Techniquement, je devais consulter le Cercle au préalable, mais je n'ai jamais été très respectueux des règles. Pour moi, c'était son droit. Je pensai à sa mère et à Tom Barker. Puis je pensai à Tom Barker avec elle.

— Tu auras mes pouvoirs, dis-je. Je te donnerai ton droit de naissance.

Elle se redressa.

— Tu peux faire ça? Comment?

Je grimaçai.

— Eh bien, il y a la méthode classique ou l'approche moderne, plus certaines... euh... variations. Dans le scénario classique, je me transforme et je t'attaque sauvagement. Des micro-organismes uniques dans ma salive et des huiles provenant des extrémités de mes griffes entrent dans ton système sanguin par tes diverses blessures et rencontrent quelques enzymes – également uniques – portés par ceux qui ont la Marque. Il en résulte une enzyme mutée qui modifie la structure de tes cellules. Tu deviens alors un Herok'a... si tu survis à mon attaque, bien entendu.

Elle se blottit à nouveau contre moi.

— J'aime bien l'épisode de l'attaque, mais pas celui des diverses blessures.

— Froussarde. Okay, l'approche moderne, alors. Je te fais une incision à un endroit où tu ne vois pas d'inconvénient à avoir une cicatrice, et j'y applique un cataplasme humidifié avec mon sang.

Elle plissa le nez.

— Salives, huiles, sang. Les Herok'a ne pratiquent pas la transformation avec protection, n'est-ce pas?

— Nous sommes immunisés contre la plupart des infections virales et bactériennes humaines, y compris le SIDA. Il existe quelques maladies de Herok'a, mais elles sont traitables.

— La fièvre aphteuse?

— C'est malin.

Leiddia rit, puis parut pensive.

— Ainsi, il faut que certains de tes fluides corporels passent dans mon sang.

Elle bougea pour poser son menton sur mon épaule.

— Tu as mentionné des variations...

Je caressai ses cheveux.

— Elles impliquent, euh, d'autres fluides corporels.

Elle se pencha en avant, effleurant mes lèvres avec les siennes.

— Et d'autres méthodes d'application?

J'approuvai, l'entraînant dans un long baiser.

— Bon, demandai-je après un moment, quelle méthode le patient préférerait-il?

— Je vais essayer..., répondit-elle entre deux baisers, les variations.

Plusieurs variations plus tard, nous étions tous les deux endormis.


Je me réveillai sans autre compagnie que celle de Gelert, ce qui n'était pas vraiment ce à quoi je m'étais attendu. Tout en prenant le petit déjeuner, je me demandai à quel point je n'avais pas été utilisé. C'était une grande fille. Elle savait ce qu'elle voulait et l'avait obtenu. Utilisé. Je haussai mentalement les épaules. Ça ne serait pas la première fois. Je levai le camp et me mis immédiatement en route vers la cabane du chauffeur du camion, laissant Gelert monter la garde auprès de l'avion. Je voulais pourvoir examiner les lieux à la lumière du jour et m'assurer par moi-même qu'il ne s'agissait pas d'un piège.

Mitch et moi nous étions partagé les deux cibles de Robbie. Mitch avait projeté de couvrir Conrad à Toronto, alors que j'observerais le chauffeur du camion, puisque j'avais vécu ici après ma séparation d'avec Stelle. C'était en tout cas notre plan quatre jours plus tôt. D'une façon ou d'une autre, Robbie avait su que Conrad serait parti de Toronto pour passer la nuit à sa résidence des Muskokas, et il l'avait tué là. Quand Mitch entendrait parler de la mort de Conrad, il viendrait ici, mais Robbie avait une pleine journée d'avance sur lui. C'était donc à moi d'agir. La lumière du soleil filtrait sous la voûte du feuillage des arbres, réchauffant cette vive journée d'automne, comme je suivais les chemins forestiers familiers. Mes pensées me ramenaient continuellement à Leiddia. La carte d'Ed était claire, et je progressais à bonne allure, atteignant une élévation donnant sur la cabane en début d'après-midi. Après avoir trouvé une cache et disposant d'une vue dégagée du bâtiment, j'observai, écoutai, et reniflai la brise. Je répétai ce processus à trois autres endroits avant d'être satisfait.

Le chauffeur était là, plus trois hommes avec des fusils. La mort de Conrad n'était pas passée inaperçue. Je ne pus détecter personne d'autre. Mon plan consistait à arrêter Robbie sur le chemin de la cabane, loin de l'attention des gardes. Mon problème fut de deviner quel itinéraire il emprunterait. Trois côtés de la construction étaient à découvert. Approcher sans être repéré impliquait d'arriver par l'arrière, de descendre à travers les arbres à partir de l'élévation où je me trouvais à présent. La broussaille obstruait la plupart des sentiers. Le meilleur chemin suivait une arête boisée, où le sol de la forêt était dégagé sous la couverture des arbres.

Je sélectionnai un point d'observation permettant de surveiller à la fois l'arête et les champs autour de la cabane, et vent arrière par rapport au chemin d'arête. Après un repas frugal de bœuf séché arrosé d'eau chaude, je m'installai derrière un énorme arbre abattu pour observer, attendre, et renifler.

Une heure. Les ténèbres. Deux heures. La lune se lève. Quatre heures. Les prédateurs sont habitués à attendre longtemps. Je passai le temps en pensant à Leiddia. Son visage et son corps continuaient à se transformer en ceux de Stelle.

Minuit. Le cri d'un hibou me fit lever la tête. Je tremblai de froid. Le hibou. Symbole des âmes des morts dans les mythes indiens. Les chamans donnaient des plumes de hibou aux mourants pour les aider à passer dans l'autre monde. A cet instant précis, je sentis quelque chose. Une minute plus tard, je vis une ombre énorme se déplacer régulièrement le long de l'arête. Pendant un moment, je pensai avoir vu deux formes. Ça devait être à cause de la lumière. Je l'observai assez longtemps pour deviner son itinéraire, puis me mis en position d'interception.

Caché, j'écoutai. Des brindilles se brisaient, des feuilles bruissaient. C'était plus près maintenant. Des pas, une respiration. Je fis un écart qui me plaça devant lui. Effrayé, il s'arrêta et se prépara à se défendre. Soudain, je pris conscience de la présence de quelque chose qui se trouvait à une certaine distance derrière lui. Quelque chose de grand et qui se déplaçait rapidement. Et qui grognait.

Merde. Il n'était pas venu seul.

— Robbie ! C'est moi, Gwyn !

Le grizzly se rapprochait de moi rapidement, alors que j'évaluais sur lequel des arbres il me serait plus facile de grimper.

— Callisto ! Halte !

La voix de Robbie déchira la nuit. La bête énorme gronda, s'arrêta à côté de lui et grogna dans ma direction, puis elle se laissa tomber sur son imposant arrière-train.

Robbie portait des jeans, des bottes de marche, et une veste de jean au-dessus d'un t-shirt blanc. Il était plus grand que dans mon souvenir. Il tendit le bras pour caresser la bosse du grizzly et m'enveloppa d'un regard évaluateur.

— Bonjour, homme-loup. Ça fait un bail.

— Trop longtemps, Robbie, dis-je, essayant de paraître plus désinvolte que je ne l'étais.

Il sembla se donner le temps de la réflexion, raclant la terre du bout du pied.

— Tu es venu m'aider à conclure?

Je secouai la tête.

— Non. Non, je ne pensais pas que c'était le cas, ajouta-t-il tristement, puis les traits de son visage se durcirent.

Bondissant à une vitesse que démentait sa taille, il me donna un coup d'épaule dans la poitrine, qui m'envoya bouler à terre. Je roulai et me dressai sur mes jambes. S'il m'immobilisait, c'en était fini. Nous décrivîmes des cercles l'un autour de l'autre.

— Ne pouvons-nous pas nous parler? haletai-je, forçant l'air à entrer de nouveau dans mes poumons.

— Assez parlé. Nous avons parlé, nous avons chanté, et nous sommes morts, gronda-t-il. C'est à eux de mourir maintenant.

Il essaya une feinte circulaire du pied. Je reculai. Apparemment, il gardait son nounours hors de portée. Peut-être voulait-il un combat loyal, ça lui ressemblerait. Peut-être était-il inquiet à l'idée que je puisse aussi avoir quelques biscuits en réserve.

Robert était un lutteur. Mon style, c'était plutôt le karaté – bloquer et frapper. Ne pas avoir besoin de mes mains pour agripper m'offrait une option dont il ne disposait pas. Restant en position de combat, je déplaçai ma main droite pour l'amener plus près de mon corps, à l'endroit où mon bras gauche la cachait.

— Tu n'es pas un tueur, Robbie. Laisse tomber.

Doucement. Concentre-toi. Continue à tourner. Graduellement je vis que ça fonctionnait. Maintenant, je devais en faire usage sans le tuer.

— Laisser tomber? Tu veux dire, que je te laisse faire. Et bien, il est à moi, Gwyn. Il mourra par ma main, pas la tienne.

Je n'eus pas l'occasion de répondre. Il entra dans le cercle, feintant un coup au visage, puis balança son épaule vers le bas en essayant de m'emprisonner la taille d'un de ses bras et de me projeter à terre. Je l'évitai en me décalant sur le côté, bloquai son bras, le faisant tourner sur lui-même et exposer son flanc. Je me précipitai dans l'ouverture ainsi créée pour frapper son épaule de ma main droite.

Une cible inutile pour un coup normal. Mais pas pour ce coup-là.

Sept centimètres de griffes s'enfoncèrent dans la chair et le muscle. Un coup bas. Dans les tournois, vous devez annoncer ou montrer toute transformation. Mais nous n'étions pas dans un tournoi.

Il hurla, se libéra en tournoyant sur lui-même, mais ouvrit davantage la plaie de sa blessure. Il fit un pas en arrière, laissa échapper un gémissement. Son bras gauche pendait, inutile. Le grizzly grogna mais demeura assis à sa place

— C'est fini, Robbie, dis-je doucement, inversant le processus de transformation et ramenant ma main à la normale.

Il tomba à genoux, la tête basse.

— Sois maudit... je voulais le faire moi-même... elle était à moi aussi..., murmura-t-il, puis il leva les yeux vers moi. Prends-moi avec toi. Ce n'est plus très loin. Je veux te voir faire.

Son visage s'assombrit.

— Je veux le voir mourir, Gwyn.

— Mais de quoi parles-tu, bon dieu? Personne ne tuera qui que ce soit. Stelle va criser quand elle saura. Elle qui déteste les massacres. Tu vas la détruire, mec.

Il me fixa d'un regard des plus étranges.

Quelque chose doit être gagné pour compenser ce qui a été perdu.

Je sentis mes entrailles se glacer.

Elle était à moi aussi.

— Gwyn, dit-il.

Bon nombre d'entre nous sont des activistes. J'y ai fait entrer Stelle.

— Stelle est morte. Ils l'ont tuée...

Une femme parmi les manifestants, une étrangère, fut également tuée.

Il laissa retomber sa tête en sanglotant. Je me tins là, me sentant comme les feuilles à mes pieds – fragiles, déchiquetées, mortes.

J'y ai fait entrer Stelle.

Mitch. Il avait su, bien entendu, mais il avait besoin de moi pour arrêter Robbie. Isolé et détaché comme je l'étais de Stelle et de Robbie, il avait parié sur le fait que je ne serais pas au courant. Avec un Herok'a déjà sur le chemin de la vengeance, il savait que s'il me l'avait avoué, j'aurais tenté de devancer Robbie pour la mise à mort.

Maintenant je savais. Alors, qu'est-ce que j'allais faire?

Je me rendis compte que j'avais toujours pensé que Stelle et moi finirions par nous retrouver d'une certaine façon, à un moment ou à un autre. Je n'avais jamais cessé de l'aimer, jamais cru que c'était fini. Je secouai la tête, refoulant la colère et les larmes. Trop de massacres, avait-elle dit. Je sus ce qu'elle dirait maintenant.

— Viens, Robbie, dis-je calmement. Rentrons.

Je ne saurai jamais qui était vraiment leur première cible. Ils devaient s'être tenus en retrait après que je sois apparu, espérant que nous nous entre-tuerions. Quand nous avons cessé le combat, ils ont cessé d'attendre.

Je venais de me mettre à genoux pour aider Robbie à se relever quand la balle le toucha à l'épaule, celle blessée. Une autre le frappa en pleine poitrine, avant que je ne puisse le plaquer au sol et que je m'aplatisse à côté de lui. Je regardai dans la direction de la cabane. Une vague de silhouettes se déplaçait vers nous à travers le sous-bois. Des silhouettes avec des fusils.

Le Tainchel.

— Combien sont-ils? haleta-t-il.

— Beaucoup trop.

— Ce ne sont pas des fusils tranquillisants, gémit-il.

— Je pense qu'ils se sont donnés un nouvel objectif.

Ils seraient sur nous dans quelques secondes, mais je ne pouvais pas abandonner Robbie derrière moi.

— Je... t'ai juste... aidé à gagner un peu de temps, dit Robbie, à bout de souffle.

La seconde d'après, je sus ce qu'il avait voulu dire.

Huit cents kilos de fureur poilue explosèrent hors des fourrés. Chargeant le groupe le plus proche, l'ourse saisit un homme dans ses mâchoires et le jeta contre un arbre. S'élevant à plus de trois mètres de haut sur ses pattes arrière, Callisto en envoya deux de plus tournoyer dans les airs d'un grand coup de patte meurtrier.

J'observai la scène, pétrifié.

— Cours, Gwyn, lâcha Robbie. Tu ne peux pas me sauver.

Je secouai la tête. Abandonnant les corps sans vie à ses pieds, Callisto se retourna pour charger un autre groupe. D'autres agents tombèrent sous ses coups. Ceux qui restaient continuaient à tirer sur la femelle grizzly, mais elle poursuivit son attaque. Elle finit par ralentir sous l'effet du tir nourri. Se précipitant sur un autre homme, elle s'éleva de toute sa hauteur et s'écroula sur sa victime hurlante. Elle ne se releva pas.

Robbie pleurait doucement.

Ils la farcirent de plomb. Le silence revint. Personne ne fit un mouvement. Callisto les avait rendu prudents. Elle nous avait procuré un répit.

Robbie était pâle, ne respirant plus que par des halètements rapides. Les Indiens croyaient que les ours étaient dotés de grandes capacités de guérison. Robbie avait besoin d'autres choses que des légendes.

Je criai à nos agresseurs :

— Ecoutez-moi ! Je vais vous faciliter les choses. Appelez un médecin pour mon ami et je me rendrai.

Robbie agita violemment la tête de droite à gauche, déclenchant une quinte de toux.

Pas de réponse.

— Pas de marchandage, répondit finalement une voix. Et pas de prisonnier.

La fusillade reprit, plus soutenue cette fois. Ramenant ma tête contre ma poitrine, je commençai à me concentrer sur une transformation. C'était notre dernière chance. Ils voulaient du sang.

Robbie saisit mon bras juste au moment où je les sentis. Trop tard. Quelque chose se brisa en heurtant violemment le bas de mon crâne, et je m'effondrai, assommé. Me forçant à reprendre le contrôle, je parvins à tourner la tête et à regarder derrière moi.

Deux hommes. Deux fusils.

Les tirs, devant nous, cessèrent. Cela n'avait été qu'une diversion pour permettre à ces deux-là de se glisser furtivement dans notre dos. La concentration nécessaire à ma transformation avait endormi mes autres sens.

— Il est temps pour toi de rencontrer la balle d'argent qui t'est destinée, putain de monstre, annonça le plus proche des deux.

Grimaçant, il leva son fusil.

Avec un hurlement assourdissant, une masse grise surgit de la pénombre. Des mâchoires énormes se refermèrent sur le cou de l'homme avec un craquement écœurant. Une tache floue et noire abattit l'autre tireur. Autour de nous, les agents du Tainchel hurlèrent en maudissant les formes sombres qui se jetaient sur eux de tous côtés.

Mon chiot était arrivé, et il avait amené des amis avec lui.

Gelert colla son museau contre mon visage, léchant et pleurnichant. Je pouvais sentir le sang. Jetant un bras au-dessus de son large dos, je me soulevai et embrassai la scène du regard.

Les loups surpassaient le Tainchel en nombre, mais les hommes avaient des fusils, et le choc initial se dissipait. Les survivants firent bloc, dos à dos, tirant vers l'extérieur du cercle. Mes frères gris tombaient sous les balles, et mouraient. Mouraient pour moi.

Je me transformai. Et le Loup Noir rejoignit les siens.


Je repris lentement mes esprits. Gelert reniflait mon visage. Une douzaine de loups formaient un cercle autour de moi, agitant leurs queues ou léchant leurs blessures. La douleur irradiait d'une douzaine d'endroits différents de mon corps. Je me levai, les membres raides, et ne constatai aucun dommage majeur.

Je me souviens de peu de choses après une transformation. Je parcourus le champ de bataille, comptant les morts et me convainquant que c'était aussi bien. Six loups, dix-huit agents du Tainchel. Aucun survivant humain. Nu et frigorifié – mes vêtements avaient été déchiquetés lors de la transformation –, je dépouillai un des cadavres les moins mutilés de ses vêtements.

Je le trouvai allongé contre un arbre, d'une pâleur cadavérique, baignant dans son sang. Je m'agenouillai près de lui.

— Robbie?

Ses yeux se concentrèrent sur moi.

— Gwyn, chuchota-t-il, il y a une fille... Leiddia...

— Je sais. Elle est des nôtres maintenant.

Il sourit.

— Toi et moi... toujours la même femme...

Son sourire s'évanouit.

— Stelle... n'a jamais cessé de t'aimer. Parfois... je t'ai haï pour cela. Désolé.

Ses yeux se fermèrent. J'avalai avec difficulté.

— Robbie, parfois je t'ai détesté parce que tu étais avec elle. Je suis désolé aussi.

Aucune réponse.

— Robbie?

Je cherchai son pouls, mais je savais. L'Ours était mort. Je me demandai s'il m'avait entendu.

Dans une clairière voisine, loin des arbres, je construisis un cercueil de roches et y empilai des branches sèches. Je l'y traînai et le plaçai dessus non sans difficulté. Près de lui, je disposai mes frères loups morts. Je recouvris de pierres le cadavre de Callisto, trop énorme pour être déplacée.

Une fouille des corps des agents me fournit des allumettes. Alors que je retournais vers la sépulture, un grand hibou à cornes s'envola dans la nuit. Une plume unique reposait sur la poitrine de Robbie.

Je la tins pendant un moment, puis la glissai dans sa chemise. J'allumai le bois et me postai en retrait pendant que le feu prenait rapidement, ronflant avec le vent qui se levait. Me détournant des flammes et de la fumée, je me retournai, cerné.

Ours, loups, coyotes, renards, des animaux de toutes sortes encerclaient le bûcher. Gelert poussa un triste hurlement, repris par les loups. Les autres animaux se joignirent aux grondements, hurlements et feulements.

Hurlez, bêtes de la nuit. Hurlez pour celui des nôtres qui est tombé. Hurlez sur les corps de nos ennemis.

Je m'éloignai à travers la fumée, la brume et les arbres, Gelert à mes côtés, jusqu'à ce que nous arrivions en vue de la cabane du chauffeur en contrebas. Des gardes regardaient vers le haut de la colline, attirés par la lueur du feu.

Il restait une tâche à accomplir. Ils avaient tué ma femme. Ils avaient tué mon ami. Gelert grogna.

J'entamai ma transformation. Un loup hurla.

Pas de prisonniers.


Ed était derrière le comptoir quand j'entrai dans le magasin l'après-midi suivante. Il leva les yeux, mais ne sourit pas.

— J'ai fait des provisions pour toi.

— Comment savais-tu que je m'en allais?

Il ne dit rien, mais poussa le journal vers moi. Je lus les gros titres de la première page. Les corps avaient été retrouvés.

— Tu ferais mieux de partir, Gwyn.

Je cherchai son regard, mais il m'avait tourné le dos. Prenant les provisions, je laissai plus d'argent que nécessaire sur le comptoir.

Alors que j'allais vers la porte, il reprit la parole, gardant le dos tourné.

— Tom Barker a été admis à l'hôpital la nuit dernière. Avec de méchantes coupures. L'infirmière que Vera connaît dit qu'il donnait l'impression de s'être battu avec un chat sauvage et d'avoir perdu.

Il se tourna vers moi.

— Il les a quittées. A dit qu'il ne reviendrait pas.

— C'est probablement mieux comme ça, répondis-je tranquillement.

— Ouais. A supposer qu'elles puissent subvenir à leurs besoins, répliqua-t-il sèchement.

J'ouvris la porte, sans me retourner.

— Je suppose qu'il y a un animal de plus en liberté dans les ténèbres, maintenant, ajouta-t-il dans un souffle.

Je ne suis pas sûr qu'il l'ait dit pour que je l'entende. Alors que je sortais, je sentis qu'Ed esquissait un signe de protection, un signe pour éloigner les bêtes de la nuit. J'espérais me tromper.


Il fait nuit, maintenant. Je suis assis au milieu de mon campement et observe les esprits danser dans le feu. Je sens leur chaleur sur ma peau. Je perçois mon corps comme une coquille vide, creuse. J'attends que les esprits du feu la cuisent, la durcissent. J'attends le cri de la bête de la nuit qui brisera cette coquille, l'émiettera, la réduira en poussière. J'écoute le vent qui soufflera sur cette poussière, me dispersera, m'enverra... loin.

Stelle est morte. Robbie est mort. Je suis mort aussi. Peut-être suis-je mort depuis quinze ans.

Le vent remue les cendres, fait danser les flammes. Gelert soulève sa tête puissante pour scruter l'obscurité. Le feu crépite. Une branche se casse derrière moi. Je me retourne pour voir la nuit liquide se transformer en un ruisseau félin jaillissant d'entre les arbres. Il se transforme. Il change. Deux feux jumeaux couleur d'émeraude se fondent en deux yeux gris vert. Les pattes deviennent des mains. Les pattes deviennent des pieds. La fourrure couleur ébène s'évanouit pour laisser place à la douceur pâle de sa peau, à la cascade noire de ses cheveux. Nue, elle se tient avant moi, animal-félin de la nuit, femme à nouveau.

Je vais à elle lentement, comme si j'essayais de ne pas effrayer un animal égaré hors de la forêt. Je l'enveloppe dans mon manteau, je la regarde fixement à la recherche de quelque chose qui remplira cette coquille vide. Elle soutient mon regard.

— Alors, ça a marché, dis-je finalement.

— Ça a marché, répond-elle, un son dans la brise.

Elle touche ma joue, trace une ligne avec un long ongle pointu.

— J'ai besoin d'un professeur.

— J'ai besoin...

Ma gorge s'étrangle sur les mots et les larmes coulent.

— J'ai besoin de beaucoup plus que cela.

Elle chuchote :

— Je t'aime.

Alors que nous nous allongeons devant le feu, je dis que je l'aime aussi. J'espère qu'un jour viendra où nous pourrons le dire en le pensant vraiment, alors que je remplis son vide et qu'elle commence à combler le mien.

Après, je l'observe dans son sommeil, baignée par la lueur mourante des braises. Stelle est morte. Robbie est mort. Mais un autre Herok'a se trouve près de moi. Les esprits ne dansent plus. Pour l'instant, c'est suffisant.

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Titre original : Spirit Dance
Première publication : Tesseracts 6
© Douglas B. Smith – 1997
Nouvelle inédite
Traduction : © Benoît Domis/Ténèbres – 1999

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